La Cibie a apporté beaucoup de passionnés au radioamateurisme, mais elle a également apporté son propre langage et ses propres habitudes de communication. L'intégration de ces nouveaux opérateurs a enrichi la communauté, tout en contribuant à diluer progressivement certaines pratiques et expressions historiques du radioamateurisme.
Jargon populaire, fortement influencé par la CB
Certaines formules sont facilement identifiable par quelqu'un qui a connu la CB, alors qu'il sonne assez étrangement dans la bouche d'un opérateur radioamateur attaché au vocabulaire traditionnel. Le langage utilisé sur les bandes radioamateur ne se résume pas à une terminologie technique. Il est le résultat de la superposition de plusieurs cultures de communication : la tradition radiotélégraphique et radioamateur, le vocabulaire technique, le langage courant de la radiotéléphonie et, plus tardivement, l'influence importante de la Cibie. L'arrivée de ces anciens cibistes dans le radioamateurisme a incontestablement contribué à diffuser certaines habitudes :
- Retour micro, micro de retour...
- Tu me copies ?,
- Tu passes bien ?,
- T'es là-dessus ?,
- Ma/Ta radio est bonne.
- Les bons chiffres, mes meilleurs chiffres, ...
- Je marche pas sûr.../Je t’es marché dessus, ...
- Essai radio,
- 73/51, Mes 7,3 ou 7,3, 5...
- Florida/Kilowatt, Boston, ...
- Je te retourne l'antenne,
- Au plaisir de croiser nos antennes, nos aériens, etc.
Ces formulations ne sont pas nécessairement fausses ni condamnables. Elles constituent un langage convivial, souvent parfaitement compréhensible entre opérateurs. Certaines sont même devenues tellement courantes que leur origine cibiste n'est plus immédiatement perceptible. Mais elles ne doivent pas être confondues avec le vocabulaire opératoire et technique du radioamateurisme. Il existe une différence importante entre : « Tu me copies bien, bonne modulation, tu passes nickel ! » et : « F6XXX de F6UGW, je vous reçois 59, avec une audio clair et sans distorsion. » Dans le premier cas, l'opérateur exprime une impression globale. Dans le second, il fournit des informations distinctes et techniquement exploitables : identification, niveau de réception, qualité audio et absence de distorsion. Il ne s'agit donc pas de défendre un « purisme » du langage. Un radioamateur peut très bien employer une formule familière, plaisanter avec son correspondant ou terminer un QSO par : « 73 et au plaisir de vous retrouver sur l'air ! » Cela fait partie de la convivialité de notre activité. En revanche, lorsqu'il s'agit de formation, d'apprentissage, de réglementation, de technique ou de compte rendu radio, il est préférable d'utiliser les termes qui décrivent réellement le phénomène. C'est particulièrement important pour les nouveaux radioamateurs : s'ils apprennent dès le départ que « modulation », « signal », « intelligibilité », « fréquence », « canal », « report » et « réception » sont des notions différentes, ils acquièrent une représentation beaucoup plus juste de ce qui se passe réellement entre deux stations. La convivialité n'est pas le problème. La perte de précision, elle, peut le devenir. Finalement, la question n'est donc pas : « Est-ce que cette expression est cibiste ou radioamateur ? » mais plutôt : « Est-ce que cette formulation transmet précisément l'information que je veux transmettre ? ». C'est probablement la meilleure façon de regarder l'évolution du langage radioamateur.
Conclusion
Le plus intéressant, les métaphores « retour micro » et « tu me copies » vont bien ensemble et forment presque une grammaire de conversation CB :
- Bonjour, tu me copies ?
- Oui, je te copie très bien
- Tu passes bien
- Retour micro
- Je te laisse le micro
- À toi
- Je suis là-dessus
- Je te laisse la fréquence
Ce n'est pas simplement une liste de mots. C'est un modèle de discussion accompli. Et c'est là qu’il faut faire une distinction importante entre : le vocabulaire Cibie et le vocabulaire radioamateur traditionnel. Mais ces deux cultures ont fini par se mélanger. Autres subtilités particulièrement intéressante. « Tu me copies ? » n'est pas nécessairement une mauvaise expression. Elle devient problématique uniquement lorsqu'on l'utilise à la place d'une information technique précise. Par exemple :
- Tu me copies ?→ sens conversationnel.
- Tu me reçois correctement ?→ plus précis.
- Quel est mon report ? → demande d'information radio.
- Je te reçois 59→ réponse de report.
- S9 + 10 dB, modulation parfaitement intelligible → information techniquement beaucoup plus complète.
Ces expressions sont parfaitement fonctionnelle dans le contexte, mais elles ne sont pas les plus rigoureuses. Et à mon avis, « retour micro » est probablement l'un des meilleurs marqueurs linguistiques permettant de repérer l'influence culturelle de la Cibie chez un radioamateur.
1 En sociologie, un habitus désigne une manière d'être, une allure générale, une tenue, une disposition d'esprit. Cette notion est empruntée à celle d' hexis (qui signifie «état stable» ou «état durable»), développée par le philosophe grec Aristote dans son Ethique à Nicomaque et dans l’ethique à Eudème.